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La poudre européenne menace-t-elle les producteurs africains ?

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La poudre maigre réengraissée avec de la matière grasse végétale pèse pour 10 % des exportations européennes de produits laitiers et substituts. Les pays pauvres et en voie de développement en sont les principaux destinataires. © C. Faimali/GFA

Alors que le cours européen de la poudre maigre se rapproche dangereusement de son prix d’intervention, certaines organisations craignent que les stocks ainsi constitués ne soient une nouvelle fois déversés sur le marché ouest-africain. Chaque mois, Alexandra Courty, journaliste à La France Agricole, analyse un fait marquant du marché laitier mondial.

En 2019, année de vidange des stocks d’intervention de poudre maigre constitués après l’arrêt des quotas, l’Union européenne a exporté 324 000 tonnes de poudre de lait écrémé réengraissée avec de la matière grasse végétale vers l’Afrique de l’Ouest. C’est quatre fois plus qu’en 2000, selon une étude (1) conduite par le Cirad.
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En 2019, année de vidange des stocks d’intervention de poudre maigre constitués après l’arrêt des quotas, l’Union européenne a exporté 324 000 tonnes de poudre de lait écrémé réengraissée avec de la matière grasse végétale vers l’Afrique de l’Ouest. C’est quatre fois plus qu’en 2000, selon une étude (1) conduite par le Cirad.

Ces mélanges de poudre et de matière grasse végétale (MGV) pèsent pour 10 % des envois européens de produits laitiers et substituts, et l’Afrique de l’Ouest en absorbe le tiers. Un « ersatz » de lait à bon marché qui entre en concurrence avec la production locale.

La double peine

En plus de devoir composer avec un climat mi-équatorial mi-aride et les tensions liées au terrorisme, « le Covid-19 frappe également en Afrique de l’Ouest, rappelle Pascal Erard, responsable du plaidoyer institutionnel au Comité français pour la solidarité internationale (CFSI). Le confinement et la fermeture des frontières de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) (2) compromettent la transhumance et la collecte des éleveurs, cela va fragiliser encore davantage la filière. Si la poudre maigre européenne déferle sur le marché ouest-africain dans un ou deux ans, ce sera le coup de grâce. »

C’est pour éviter cette double peine que le CFSI s’est joint à des organismes comme Ingénieurs sans frontières, la Confédération paysanne ou Oxfam France, pour contester la récente décision de la Commission européenne de « privilégier le stockage plutôt que de réduire la surproduction laitière » dans le cadre de la gestion de l’actuelle crise sanitaire du coronavirus.

La vente de ces stocks « tirera vers le bas les prix payés aux producteurs européens pendant de longs mois, et favorisera les exportations de poudres de lait à bon marché, à un prix significativement inférieur au coût de revient des producteurs locaux, en particulier vers l’Afrique de l’Ouest », craignent ces organismes. Une opinion partagée par l’European Milk Board (EMB), à l’initiative d’une série de manifestations organisées dans sept pays européens le jeudi 7 mai.

> A lire aussi : Prix du lait, la valorisation beurre poudre se stabilise (04/05/2020)

Concurrence déloyale

75 %des mélanges MGV importés par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest viennent de l’Europe

D’après l’étude menée par le Cirad, la poudre réengraissée est apparue sur le marché ouest-africain dans les années 1980. Vendue à des prix bien plus attractifs que le lait local, ces mélanges avec des matières grasses végétales s’imposent progressivement comme matière première pour les industriels, loin devant la poudre maigre classique. Les trois quarts de la poudre de lait réengraissée importée par l’Afrique de l’Ouest proviennent de l’Union européenne (en valeur). L’Irlande, la Pologne, les Pays-Bas, l’Allemagne et la France en sont les principaux fournisseurs.

La forte croissance démographique de la zone, le faible pouvoir d’achat de ses habitants, le déficit de production laitière et les infimes taxes à l’importation sur ces mélanges MGV et la poudre maigre font de la Cedeao un marché attrayant. Sur le marché sénégalais, le collectif franco-belge « N’exportons pas nos problèmes » (3), animé par le CFSI en France, estime que la poudre de lait MGV se vend entre 800 et 1 100 francs CFA contre 1 500 pour du lait local (équivalent 1 litre).

Polémiques multiples

La concurrence subie par l’élevage local n’est pas la seule polémique associée au commerce de ces mélanges de poudre de lait avec des matières grasses végétales. L’utilisation majoritaire d’huile de palme (4) pour les fabriquer « suscite de nombreux débats ayant trait notamment à la santé humaine, à l’éthique, à l’environnement et au modèle économique sous-jacent », liste l’étude du Cirad.

Au niveau de l’étiquetage, Pascal Erard, du CFSI, note « une déperdition de l’information le long de la chaîne d’approvisionnement ». Cela donne le plus souvent lieu à une confusion « entre produits laitiers et produits de substitutions » pour les populations locales. « Aucun produit ne mentionne la recommandation de l’OMS, organisation mondiale de la sante, ‘Ne convient pas aux nourrissons’», alerte encore le collectif « N’exportons pas nos problèmes ».

Une solution à chaque problème

Une part de responsabilité incombe aux gouvernements africains (faible protection douanière notamment). Toutefois, d’après le collectif « N’exportons pas nos problèmes », « l’Union européenne reste le grand perturbateur du marché mondial, pouvant le saturer en quelques mois. Sans régulation de la production en amont des crises, sans priorité donnée au marché interne et à des produits à haute valeur ajoutée, […] les prochaines crises sont déjà annoncées, avec leur lot de restructuration, de suicides d’éleveurs, et d’excédents de poudre de lait à écouler sur les marchés asiatique et africain ».

Nous ne jetons pas la pierre aux producteurs européens, car eux aussi pâtissent de la situation. Le problème vient de la politique agricole du vieux continent.Pascal Erard, Comité français pour la solidarité internationale (CFSI).

D’autres solutions sont envisagées par le collectif. Y figurent notamment :

  • Un suivi plus rigoureux des échanges de mélanges MGV dans l’observatoire européen du marché du lait. « Une ligne tarifaire spécifique a été mise en place par la Commission européenne depuis le 1er janvier 2020, c’est un progrès », reconnaît Pascal Erard ;
  • Intégrer le principe de cohérence dans la Pac. « L’agriculture concentre 60 % des emplois en Afrique de l’Ouest, ce secteur constitue un intérêt majeur pour la lutte contre la pauvreté » ;
  • Inciter les laiteries européennes implantées localement à augmenter les capacités de collecte et de transformation du lait local. Lactalis, Danone ou encore Sodiaal sont concernés ;
  • Respecter la souveraineté alimentaire des pays de l’Afrique de l’Ouest. « Nous souhaitons que le projet d’accord de libre-échange entre l’Union et la Cedeao n’aboutisse pas », explique Pascal Erard. Pour l’heure, seuls le Ghana et la Côte d’Ivoire ont signé. Si les pays pauvres bénéficient d’avantages commerciaux hors accords, le responsable craint que l’Europe ne joue la carte du « chantage de l’aide au développement » ;
  • Travailler avec l’interprofession laitière française (Cniel) sur le volet exportations et investissements responsables.

Lancer « l’offensive lait »

En 2015, la Cedeao a donné son accord de principe pour une « offensive lait », visant à réduire la dépendance laitière de la région à l’horizon de 2025. Le collectif « Mon lait est local », relayé en Europe par la campagne « N’exportons pas nos problèmes », assure le suivi et la concrétisation de cet engagement. « Les différents chefs d’État doivent se rencontrer en juin pour valider le plan stratégique », indique Pascal Erard. Un signal positif.

« Le travail de sensibilisation et de plaidoyer mené par les ONG et les organisations d’éleveurs sera-t-il de nature à infléchir cette tendance dans les années qui viennent ? » s’interroge le Cirad. L’arrivée sur le marché ouest-africain depuis 2019 de « nouveaux produits à base de poudre de lactosérum réengraissée, encore moins chère et dépourvue des caséines du lait, est de nature à en douter ».

Le collectif « N’exportons pas nos problèmes » ne se montre pas plus optimiste. « L’Union européenne prévoit une augmentation de sa production laitière de 0,8 % par an jusqu’en 2030. Alors que sa consommation intérieure stagne, l’Union européenne choisit ainsi de miser de plus en plus sur le marché mondial. »

« L’Afrique de l’Ouest n’est pas autosuffisante sur le plan alimentaire, conclut Pascal Erard. Nous ne sommes pas contre l’exportation mais seulement dans le but de compléter sans nuire. »

Alexandra CourtyJournaliste à La France Agricole/Service des productions animales

(1) Etude « Comment l’UE renforce sa présence sur le marché laitier ouest-africain en vendant un succédané de poudre de lait », toujours en cours, conduite par le Cirad en collaboration avec l’Inrae (France) et l’Institut sénégalais de recherches agricoles (Isra). Etude vouée à être présentée aux 3R (Rencontres autour des recherches les ruminants) 2020.

(2) Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) : Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo, Cap-Vert.

(3) Le collectif franco-belge « N’exportons pas nos problèmes » (2019), animé par le CFSI en France, relaye la campagne ouest-africaine « Mon lait est local » (2018) visant à réduire la dépendance laitière de la région aux exportations. Les principaux leviers à leur disposition sont la protection douanière (tarif exterieur commun ou TEC), la baisse de la TVA sur les produits locaux et l’investissement pour le développement de la filière (réseau de collecte, transformation).

(4) La matière grasse végétale, et notamment l’huile de palme, est bien moins chère que son équivalent animal. La flambée des cours du beurre en 2017 et 2018 n’a fait que creuser l’écart.

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